En même temps, le flic comprenait assez bien qu’on puisse avoir des accès de rage. Surtout dans la société policée qui s’était imposée à tous au cours des 25 dernières années. Avant on avait encore des exutoires. Après une journée de merde, on allait au bar du coin se mettre une bonne vieille minasse, on arrivait un peu à la bourre le lendemain au taf, sentant l’alcool frelaté à 3 mètres et personne n’y trouvait rien à redire. Les collègues savaient qu’on avait fait la bringue pour de bonnes ou mauvaises raisons, peu importait. On avait droit à sa vie privée. Aujourd’hui il fallait que tout soit « transparent ». C’était comme si un savant ultra pervers avait inventé un rayon à transformer les gens en concierges… Et qu’en plus il avait réussi à mettre son plan à exécution. C’était pas tellement que le flic regrettait le chacun pour soi, c’était surtout qu’il avait l’impression de vivre dans un village de sauvages sud-américains au sein duquel l’individu n’existait pas. On faisait tous partie d’un grand groupe et par conséquent la moindre velléité d’avoir une vie privée était naturellement suspecte.
C’était moche.
Enfin, il avait du pain sur la planche s’il voulait boucler cette histoire de double meurtre avant le week-end. Il aimait bien boucler les enquêtes avant le week-end quand c’était possible. Ca lui permettait de partir l’esprit plus léger. Sans avoir à penser aux familles. Il allait voir des amis ou il restait seul dans la semi-obscurité de son appartement exigu. Il respirait cet air poussiéreux et se sentait chez lui, à l’ abri. Il avait beaucoup de chance par rapport à la plupart des gens de son âge. Le quartier du vieux flic n’avait pas tellement changé depuis qu’il avait acheté son appart. Ses copains eux s’étaient souvent retrouvés soudain au milieu de quartiers « divers ». Ils ne s’en étaient pas rendu compte et quasiment du jour au lendemain la valeur de leur logement avait été divisé par deux et ils se retrouvaient à vivre dans la peur que leurs nouveaux voisins découvrent qu’ils étaient flic par exemple. Non, lui s’en tirait plutôt bien de ce coté là.
Mais il ne s’agissait pas de se mettre à rêvasser sur les drôles de méandres de la vie. Là, tout de suite, son problème était très simple : comment retrouver un mec qui avait buté deux autres mecs et dont l’ADN n’était encore répertorié nulle part ? Et fallait mieux le faire assez rapidement vu que ses tripes exprimaient très clairement au vieux flic que c’était une première pour le coupable mais que, comme un chien qui a le gout du sang dans la bouche, il allait recommencer. Le genre de type apparemment normal mais qui finit par s’écrouler sous le poids de sa propre folie. Ou bien peut être que ce n’était qu’un one shot et dans ce cas le flic savait qu’on entendrait plus jamais parler du meurtrier. Son dossier finirait classé entre celui d’un politicien socialiste battant sa femme et celui d’un journaliste zoophile aux protections suffisamment importantes pour le mettre a l’abri des petits poings rageurs de la SPA. Le vieux flic aimait bien ces vieux dossiers. Ils étaient la meilleure des preuves que la nature humaine d’une était assez répugnante et de deux ne changeait pas.
Son téléphone se mit à sonner. Il posa les yeux sur le combiné antédiluvien. Il détestait cet instrument, fil a la patte universel de tous ceux qui ne supportent pas la solitude, de tous ceux qui veulent vous avoir sous la main en permanence, symbole parfait de la servitude volontaire des uns et de la domination molle des autres. Bref, l’emmerdement maximum contenu dans 1,5 kg de plastique moche.
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5 réponses jusqu'à présent ↓
Pharamond // mars 15, 2009 à 1:02
Je me répéte, mais vous avez vraiment une jolie plume.
Woland // mars 15, 2009 à 1:28
@ Pharamond, ben je me repete aussi, je suis tres touche, merci.
Coach Berny // mars 15, 2009 à 7:51
“Il y a plusieurs raisons d’aimer un roman policier : histoire passionnante, héros sensationnel… Chez l’amiral Woland c’est le ton qui fait tout, comme souvent chez les auteurs (ils nous le disent eux-mêmes) qui ont torché leur affaire en trois semaines. Personnellement je pense qu’il est précipité, nerveux, sourcilleux, soucieux de ne pas se faire le complice d’une apologie du mal, qu’il en est même scrupuleux parfois. Cela donne une espèce de justification morale à ce qu’il écrit et c’est probablement cela qui lui procure tant de lecteurs dans une époque qui adore la morale : ils ne risquent pas de se perdre dans une mauvaise lecture.”
J’ai trouvé cette critique dans le Figaro littéraire elle est signée Jack Daniel’s, c’est la gloire monsieur l’amiral.
Woland // mars 16, 2009 à 6:02
@ Coach, alors comme ca mon histoire est a chier? Vont m’entendre au Figaro…
Loulou, Marie-Flo et les chevaliers de l’apocalypse « Regard Naif // mars 16, 2009 à 9:13
[...] mars 16, 2009 · Pas de commentaire La <<réacosphère>> c’est un peu comme les journaux à deux sous de l’époque romantique, on y trouve des idées, des critiques, et surtout des feuilletons. Ils ont peut-être moins de lecteurs que ceux de Dumas ou de Balzac, mais ils sont d’aujourd’hui et (je l’espère) ne servent pas à faire vivre leurs auteurs. La difficulté pour le lecteur, c’est que tout fini par s’entremêler, surtout quand les histoires se passent dans la même ville. Autrefois le bourgeois moyen devait s’imaginer le comte de Monte Cristo en train de faire ses courses au Bonheur des dames pour sa belle albanaise. Aujourd’hui, je tends à mélanger les maudits du XIVème et le Chevalier de l’apocalypse qui coupe les télévisions. [...]